Lundi 21 novembre 2011 1 21 /11 /Nov /2011 12:13

 

 

Le concept marxien manifestement critique et négatif de travail abstrait peut être défini comme synonyme de la catégorie moderne de "travail". Dans des conditions pré-modernes, cette abstraction universelle soit n'existait pas, soit était déterminée négativement d'une autre façon : en tant qu'activité d'individus dépendants et soumis (esclaves). Le "travail" n'est pas identique avec la production tout court ou avec "le métabolisme entre l'homme et la nature" (Marx), même si, à ce propos, la terminologie de Marx reste imprécise. Le capitalisme a généralisé pour la première fois la catégorie négative de "travail". Il l'a idéologisée positivement, entraînant ainsi une inflation du concept de travail. Au centre de cette généralisation et de cette fausse ontologisation du travail, il y a réduction historiquement nouvelle du processus de production à une dépense complètement indifférente par rapport à son contenu d'énérgie humaine abstraite ou de "cerveau, de nerf, de muscle" (Marx). Socialement, les produits ne"valent" pas en tant que bien d'Usage, mais en ce qu'ils reprèsentent du travail abstrait passé. Leur expression générale est l'argent. C'est en ce sens que, chez Marx, le travail abstrait (ou l'énérgie humaine abstraite) est la "substance" du capital. La fin en soi fétichiste de la valorisation, qui consiste à faire d'un euros deux euros, est fondée sur cette autre fin en soi qui est d'accroître à l'infini la dépense de travail abstrait sans tenir compte des besoins. Mais cet impératif absurde est en contradiction avec l'augmentation permanente de la productivité, imposée par la concurrence. Critiquer le capitalisme du point de vue du travail est une impossibilité logique, car on ne peut critiquer le capital du point de vue de sa propre substance.

 

Une critique du capitalisme doit remettre en cause cette substance même et donc libérer l'humanité de sa soumission à la contrainte du travail abstrait.C'est seulement alors que l'on pourra supprimer l'indifférence par rapport au contenu de la reproduction et prendre au sérieux ce contenu lui-même. Lorsqu'on comprend le capital au sens étroit comme capital-argent et capital physique ("capital constant" chez Marx), il y a certes une contradiction fonctionnelle entre le capital et le travail. Ce sont des intérêts capitalistes différents au sein d'un même système de référence. Mais lorsqu'on comprend le capital au sens plus large de Marx, alors le travail n'est que l'autre composante du capital. Le capital-argent et le capital physique représentent du "travail mort", et la force de travail (le "capital variable" chez Marx) représente, elle, du "travail vivant". Il ne s'agit là que d' "agrégats" différents du travail abstrait et donc du capital. Sous cette angle, la contradiction est une contradiction interne du capital global ou du "sujet automate" lui-même, et pas une contradiction qui mènerait au-delà du capitalisme.

 

En se placant non du point de vue d'une libération vis à vis du travail abstrait mais d'une libération de ce travail même, le vieux mouvement ouvrier s'est condamné à n'être qu'une composante du capital et à ne trouver une "reconnaissance" douteuse qu'en ce sens-là. En conséquence, le socialisme des pays de l'Est autrement dit le capitalisme d'Etat, n'a pas critiqué et supprimé le travail abstrait. Au contraire, la bureaucratie l'a utilisé comme catégorie fondamentale pour la tentative (ratée) d'un calcul technocratique. 

 

Aujourd'hui, dans la troisième révolution industrielle (ndr:micro-éléctronique), le capitalisme a largement évidé sa propre substance-travail. Dans les bilans des grands groupes industriels, la force de travail comme composante du capital n'a plus un rôle déterminant. Il n'y a pas que la production industrielle qui soit caractérisée plus par l'utilisation de la science et de la technique que par l'activité productrice immédiate de l'homme. La dynamique aveugle du capitalisme a dépassé dans la pratique l'idée - fausse depuis toujours d'un point de vue théorique - d'un socialisme fondé sur le calcul du temps de travail et en a démontré l'absurdité.

 

Ce qui, dans une société postcapitaliste, doit être planifié, ce n'est pas la quantité d'énérgie physique humaine, mais l'usage des ressources naturelles, techniques et intellectuelles, qui doit être raisonné et diversifié en fonction de la logique de chaque secteur de la reproduction. Bref, un Usage au sens d'une simple "administration des choses", comme le dit Marx.

 

 

Extrait de Vie et mort du Capitalisme de Robert Kurz (Lignes, 2011)

Kurz-vies-et-mort-du-capitalisme

Par Critique de la valeur - Publié dans : Critique du travail - Communauté : les anti-capitalistes
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 12 novembre 2011 6 12 /11 /Nov /2011 19:38

La présentation est assurée par Gérard Briche. Intervention d'Igor Martinache. 

 

 

La conférence en audio  ici

 

 

Kurz 2011 copie

 

 

 

 

A l'occasion de la publication de son dernière ouvrage "Vie et mort du capitalisme", Robert Kurz est invité par Cité Philo le 25 novembre 2011 à 15h

au forum de la FNAC de Lille.

 

 

Kurz-vies-et-mort-du-capitalisme.jpg


Par Critique de la valeur - Publié dans : Evenements
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 7 novembre 2011 1 07 /11 /Nov /2011 12:14

par Anselm Jappe


 



Marinus-van-Reymerswaele--Les-collecteurs-d-impots--circ

  Les médias et les instances officielles nous y préparent : très prochainement, une nouvelle crise financière mondiale va se déclencher, et elle sera pire qu’en 2008. On parle ouvertement des « catastrophes » et des « désastres ». Mais qu’est-ce qui va arriver après ? Quelles seront nos vies après un écroulement des banques et des finances publiques à vaste échelle ? L’Argentine y est déjà passée en 2002. Au prix d’un appauvrissement de masse, l’économie de ce pays a pu ensuite remonter un peu la pente : mais dans ce cas-là, il ne s’agissait que d’un seul pays. Actuellement, toutes les finances européennes et nord-américaines risquent de sombrer ensemble, sans sauveur possible.

A quel moment le krach boursier ne sera-t-il plus une nouvelle apprise dans les médias, mais un événement dont on s'apercevra en sortant dans la rue ? Réponse : quand l’argent perdra sa fonction habituelle. Soit en se faisant rare (déflation), soit en circulant en quantités énormes, mais dévalorisées (inflation). Dans les deux cas, la circulation des marchandises et des services ralentira jusqu’à pouvoir s’arrêter complètement : leurs possesseurs ne trouveront pas qui pourra les payer en argent, en argent « valable » qui leur permet à leur tour d’acheter d’autres marchandises et services. Ils vont donc les garder pour eux. On aura des magasins pleins, mais sans clients, des usines en état de fonctionner parfaitement, mais sans personne qui y travaille, des écoles où les professeurs ne se présentent plus, parce qu’ils sont restés depuis des mois sans salaire. On se rendra alors compte d’une vérité qui est tellement évidente qu’on ne la voyait plus : il n’existe aucune crise dans la production elle-même. La productivité de tous les secteurs augmente continuellement. Les surfaces cultivables de la Terre pourraient nourrir toute la population du globe, et les ateliers et usines produisent même beaucoup plus que ce qui est nécessaire, souhaitable et soutenable. Les misères du monde ne sont pas dues, comme au Moyen Age, à des catastrophes naturelles, mais à une espèce d’ensorcellement qui sépare les hommes de leurs produits.

Ce qui ne fonctionne plus, c’est l’« interface » qui se pose entre les humains et ce qu’ils et elles produisent : l’argent. Dans la modernité, l’argent est devenu la « médiation universelle » (Marx). La crise nous confronte avec le paradoxe fondateur de la société capitaliste : la production des biens et services n’y est pas un but, mais seulement un moyen. Le seul but est la multiplication de l’argent, c’est d’investir un euro pour en tirer deux. Et quand ce mécanisme entre en panne, c’est toute la production « réelle » qui souffre et qui peut même se bloquer totalement. Alors, comme le Tantale du mythe grec, nous nous trouvons face à des richesses qui, quand nous voulons y mettre la main, se retirent : parce que nous ne pouvons pas les payer. Ce renoncement forcé a toujours été le lot du pauvre. Mais maintenant, situation inédite, cela pourrait arriver à la société entière, ou presque. Le dernier mot du marché est alors de nous laisser mourir de faim au milieu de nourritures entassées partout et qui pourrissent, mais que personne ne doit toucher.

Cependant, les contempteurs du capitalisme financier nous assurent que la finance, le crédit et les bourses ne sont que des excroissances sur un corps économique sain. Une fois la bulle crevée, il y aura des turbulences et des faillites, mais finalement ce ne sera qu’une saignée salutaire et on recommencera ensuite avec une économie réelle plus solide. Vraiment ? Aujourd’hui, nous obtenons presque tout contre payement. C'est plus particulièrement, mais non exclusivement, le cas pour la majorité de la population vivant en ville et qui ne pourrait pas se nourrir de sa propre production, se chauffer par ses propres moyens, s'éclairer, se soigner ou se déplacer de manière autonome. Même pas pendant trois jours. Si le supermarché, la compagnie d’électricité, la pompe d’essence et l’hôpital n’acceptent alors que de l’argent « bon » (par exemple, une monnaie étrangère forte, et non les billets imprimés par la propre banque nationale et complètement dévalorisés), et s’il n’y en a plus beaucoup, nous arrivons vite à la détresse. Si nous sommes assez nombreux, et prêts pour l’« insurrection », nous pouvons encore prendre d’assaut le supermarché, ou nous brancher directement sur le réseau électrique. Mais quand le supermarché ne sera plus approvisionné, et la centrale électrique s’arrêtera faute de pouvoir payer ses travailleurs et ses fournisseurs, quoi faire ? On pourrait organiser des trocs, des formes de solidarité nouvelles, des échanges directs : ce sera même une belle occasion pour renouveler le « lien social ». Mais qui peut croire qu’on y parviendra en très peu de temps et à une large échelle, au milieu du chaos et des pillages ? On ira à la campagne, disent certains, pour s’approprier directement des ressources premières. Dommage que la Communauté européenne ait payé pendant des décennies les paysans pour couper leurs arbres, arracher leurs vignes et abattre leur bétail… Après l’écroulement des pays de l’Est, des millions de personnes ont survécu grâce à des parents qui vivent à la campagne et aux petits potagers. Qui pourra en dire autant en France ou en Allemagne ?

 

Il n’est pas sûr qu’on arrivera à ces extrêmes. Mais même un écroulement partiel du système financier nous confrontera avec les conséquences du fait que nous nous sommes consignés, mains et poings liés, à l’argent, en lui confiant la tâche exclusive d’assurer le fonctionnement de la société. L’argent a existé depuis l’aube de l’histoire, nous assure-t-on : mais dans les sociétés précapitalistes, il ne jouait qu’un rôle marginal. Ce n’est que dans les dernières décennies que nous sommes arrivés au point que presque chaque manifestation de la vie passe par l’argent et que l’argent s'est infiltré dans les moindres recoins de l’existence individuelle et collective. Sans l’argent qui fait circuler les choses, nous sommes comme un corps sans sang. 

 

Mais l’argent n’est « réel » que lorsqu’il est l’expression d’un travail vraiment exécuté et de la valeur dans laquelle ce travail se représente. Le reste de l’argent n’est qu’une fiction qui se base sur la seule confiance mutuelle des acteurs – une confiance qui peut s’évaporer, comme on le voit actuellement. Nous assistons à un phénomène pas prévu par la science économique : non à la crise d’une monnaie, et de l’économie qu’elle représente, à l’avantage d’une autre, plus forte. L’euro, le dollar et le yen sont tous en crise, et les rares pays encore notés AAA par les agences de rating ne pourront pas à eux seuls sauver l’économie mondiale. Aucune des recettes économiques proposées ne marche, nulle part. Le marché libre fonctionne aussi peu que l’État, l’austérité aussi peu que la relance, le keynésianisme aussi peu que le monétarisme. Le problème se situe à un niveau plus profond. Nous assistons à une dévalorisation de l’argent en tant que tel, à la perte de son rôle, à son obsolescence. Mais non par une décision consciente d’une humanité finalement lasse de ce que déjà Sophocle appelait « la plus funeste des inventions des hommes », mais en tant que processus non maîtrisé, chaotique et extrêmement dangereux. C’est comme si l’on enlevait la chaise roulante à quelqu’un après lui avoir ôté longtemps l’usage naturel de ses jambes. L’argent est notre fétiche : un dieu que nous avons créé nous-mêmes, mais duquel nous croyons dépendre et auquel nous sommes prêts à tout sacrifier pour apaiser ses colères.

Quoi faire ? Les vendeurs de recettes alternatives ne manquent pas : économie sociale et solidaire, systèmes d’échange local, monnaies fondantes, entraide citoyenne... Cela pourrait, dans le meilleur des cas, marcher dans de petites niches, tandis que le reste autour fonctionne encore. Une chose est sûre cependant : il ne suffit pas de s’« indigner » face aux « excès » de la finance ou à l’« avidité » des banquiers. Même si celle-ci est bien réelle, elle n’est pas la cause, mais la conséquence de l’essoufflement de la dynamique capitaliste. Le remplacement du travail vivant – la seule source de la valeur qui, sous forme d’argent, est la finalité unique de la production capitaliste – avec des technologies – qui ne créent pas de la valeur – a presque fait tarir la source de la production de valeur. Le capitalisme, en développant, sous la pression de la concurrence, les technologies, a scié, à la longue, la branche sur laquelle il était assis. Ce processus, qui fait partie de sa logique de base depuis le début, a dépassé un seuil critique dans les dernières décennies. La non-rentabilité de l’emploi de capital n’a pu être masquée qu’avec un recours toujours plus massif au crédit, qui est une consommation anticipée des gains espérés pour le futur. Maintenant, même cette prolongation artificielle de la vie du capital semble avoir épuisé toutes ses ressources.

On peut donc poser la nécessité – mais aussi constater la possibilité, la chance – de sortir du système basé sur la valeur et le travail abstrait, l’argent et la marchandise, le capital et le salaire. Mais ce saut dans l’inconnu fait peur, même à ceux qui ne se délaissent jamais de fustiger les crimes des « capitalistes ». Pour le moment, ce qui prévaut est plutôt la chasse au vilain spéculateur. Même si l’on ne peut que partager l’indignation face aux profits des banques, il faut dire qu’elle reste très en-deçà d’une critique du capitalisme en tant que système. Ce n’est pas étonnant qu’Obama et Georges Soros disent qu’ils la comprennent. La vérité est bien plus tragique : si les banques sombrent, si elles font faillite en chaîne, si elles arrêtent de distribuer de l’argent, nous risquons tous de sombrer avec elles, parce que depuis longtemps on nous a retiré la possibilité de vivre autrement qu’en dépensant de l’argent. Il sera bien de le réapprendre – mais qui sait à quel « prix » cela adviendra !

Personne ne peut dire honnêtement qu’il sait comment organiser la vie de dizaines de millions de personnes quand l’argent aura perdu sa fonction. Il serait bien d’admettre au moins le problème. Il faut peut-être se préparer à l’« après-argent » comme à l’après-pétrole.

 

Octobre 2011

Version complète parue dans

 Offensive Libertaire et Sociale n°32 (décembre 2011) 

Par Critique de la valeur - Publié dans : Sur la crise
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus