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25 Mar

A propos de la crise et de la finance.

Publié par Critique de la valeur  - Catégories :  #Sur la crise

crise-mondiale-copie-1.jpg"Who the hell is Barack Obama ?"


C’EST LA FAUTE A QUI?


                 Cette fois-ci, tous les commentateurs sont d’accord:ce qui est en train de se passer n’est pas une simple turbulence passagère des marchés financiers. Nous sommes bien dans une crise considérée comme la pire depuis la deuxième guerre mondiale, ou depuis 1929. Mais la faute est à qui, et par où trouver la sortie? La réponse est presque toujours la même: l’«économie réelle» est saine, ce sont les mécanismes malsains d’une finance qui a échappé à tout contrôle à mettre en danger l’économie mondiale. Alors, l’explication la plus expéditive, mais qui est aussi la plus répandue, en attribue toute la responsabilité à l’«avidité» d’une poignée de spéculateurs qui auraient joué avec l’argent de tous comme s’ils étaient au casino. Mais ramener les arcanes de l’économie capitaliste, lorsque celle-ci marche mal, aux agissements d’une conspiration de méchants a une longue tradition dangereuse. Ce serait la pire des issues possibles de désigner une nouvelle fois des boucs émissaires, la «haute finance juive» ou autre, à la vindicte du «peuple honnête» des travailleurs et des épargnants.

                 Il n’est pas beaucoup plus sérieux d’opposer un «mauvais « capitalisme «anglo-saxon», prédateur et sans bornes, à un «bon» capitalisme «continental», plus responsable. On a vu ces dernières semaines qu’ils ne se distinguent que par des nuances. Tous ceux qui appellent maintenant à «réguler davantage» les marchés financiers, de l’association ATTAC à Sarkozy, ne voient dans les folies des bourses qu’un «excès», une excroissance sur un corps sain.

                    Et si la financiarisation, loin d’avoir ruiné l’économie réelle, l’avait, au contraire, aidée à survivre au-delà de sa date de péremption? Si elle avait donné du souffle à un corps moribond?
Pourquoi est-on si sûr que le capitalisme lui-même soit exempt du cycle de naissance, de croissance et de mort? Ne pourrait-il contenir des limites intrinsèques à son développement, des limites qui ne résident pas seulement dans l’existence d’un ennemi déclaré (le prolétariat, les peuples opprimés), ni dans l’épuisement des ressources naturelles?

                    Actuellement, il est à la mode de citer à nouveau Karl Marx. Mais le philosophe allemand n’a pas seulement parlé de luttes des classes. Il a également prévu la possibilité qu’un jour la machine capitaliste s’arrêtera toute seule, que sa dynamique s’essoufflera. Pourquoi? La production capitaliste de marchandises contient, dès le début, une contradiction interne, une véritable bombe à retardement située dans ses fondements mêmes. On ne peut faire fructifier le capital, et donc l’accumuler, qu’en exploitant la force de travail. Mais le travailleur, pour générer un profit pour son employeur, doit être équipé des outils nécessaires, et aujourd’hui des technologies de pointe. Il en résulte une course continuelle - concurrence oblige - dans l’emploi de technologies. Chaque fois, le premier employeur à faire recours à de nouvelles technologies y gagne, parce que ses ouvriers produisent davantage que ceux qui ne disposent pas de ces outils. Mais le système entier y perd, parce que les technologies remplacent le travail humain. La valeur de chaque marchandise singulière contient donc des parts toujours plus minces de travail humain – qui est cependant la seule source de la plus-value, et donc du profit. Le développement de la technologie diminue les profits dans leur totalité. Cependant, pendant un siècle et demi, l’élargissement de la production de marchandises à l’échelle globale a pu compenser cette tendance à la diminution de la valeur de chaque marchandise.

                 Depuis les années soixante-dix du siècle dernier, ce mécanisme – qui déjà n’était pas autre chose qu’une fuite en avant - s’est enrayé. Les gains de productivité permis par la micro-électronique ont, paradoxalement, mis en crise le capitalisme. Des investissements toujours plus gigantesques étaient nécessaires pour faire travailler le peu d’ouvriers restés selon les standards de productivité du marché mondial. L’accumulation réelle du capital menaçait de s’arrêter. C’est à ce moment que le «capital fictif», comme l’appela Marx, prend son envol. L’abandon de la convertibilité du dollar en or, en 1971, a éliminé la dernière soupape de sécurité, le dernier ancrage à l’accumulation réelle. Le crédit n’est pas autre chose qu’une anticipation des gains futurs espérés. Mais lorsque la production de valeur, et donc de survaleur, dans l’économie réelle stagne (ce qui n’a rien à voir avec une stagnation de la production de choses – mais le capitalisme tourne autour de la production de plus-value, et non de produits en tant que valeurs d’usage), il n’y a que la finance qui permette aux propriétaires de capital de faire les profits désormais impossibles à obtenir dans l’économie réelle. La montée du néolibéralisme à partir de 1980 n’était pas une sale manœuvre des capitalistes les plus avides, un coup d’État monté à l’aide de politiciens complaisants, comme veut le croire la gauche «radicale» (qui doit maintenant se décider: soit passer à une critique du capitalisme tout court, même s’il ne se proclame plus néolibéral, soit participer à la gestion de l’émergence d’un capitalisme qui a incorporé une partie des critiques qui avaient été adressées à ses «excès»). Le néolibéralisme était, au contraire, la seule manière possible de prolonger encore un peu le système capitaliste que personne ne voulait sérieusement mettre en question dans ses fondements, ni à droite ni à gauche. Un grand nombre d’entreprises et d’individus ont pu garder longtemps une illusion de prospérité grâce au crédit. Maintenant, cette béquille s’est également cassée. Mais le retour au keynésianisme, évoqué un peu partout, sera tout à fait impossible: il n’y a plus assez d’argent «réel» à la disposition des États. Pour le moment, les «décideurs» ont renvoyé encore un peu le Mané, Técel, Pharès en ajoutant un autre zéro derrière les chiffres fantasques écrits sur les écrans et auxquels ne correspond plus rien. Les prêts accordés dernièrement pour sauver les bourses sont dix fois supérieurs aux trous qui faisaient trembler les marchés il y a dix ans – mais la production réelle (disons, banalement, le PIB) a augmenté environ du 20-30 %! La «croissance économique» n’avait plus une base autonome, mais était due aux bulles financières. Mais lorsque ces bulles seront crevées, il n’y aura pas un «assainissement» après lequel tout pourra repartir.

           Peut-être n’y aura-t-il pas un «vendredi noir» comme en ’29, un «jour du Jugement». Mais il y a de bonnes raisons pour penser que nous sommes en train de vivre la fin d’une longue époque historique. L’époque où l’activité productrice et les produits ne servent pas à satisfaire des besoins, mais à alimenter le cycle incessant du travail qui valorise le capital et du capital qui emploie le travail. La marchandise et le travail, l’argent et la régulation étatique, la concurrence et le marché: derrière les crises financières qui se répètent depuis vingt ans, chaque fois plus graves, se profile la crise de toutes ces catégories. Qui, il est toujours bon de le rappeler, ne font pas partie de l’existence humaine partout et toujours. Elles ont pris possession de la vie humaine au cours des derniers siècles, et elles pourront évoluer vers quelque chose d’autre: de meilleur ou de pire encore. Mais ce n’est pas le genre de décision qu’on prend à un G8...



Anselm Jappe

11/2008

 


Tous contre la finance ?        
                     Apparemment, les choses sont simples. La crise financière qui a éclaté en 2008, et qui est loin d’être terminée, a révélé le véritable visage du capitalisme contemporain : l’économie, et finalement la société tout entière, sont dominées par la haute finance. Les banques, les assurances et les fonds de placement n’investissent pas dans la production réelle, mais jettent presque tout l’argent disponible dans la spéculation, laquelle n’enrichit que les spéculateurs, tandis qu’elle détruit des emplois et crée la misère. Le capital financier peut dicter sa loi aux gouvernements, y compris ceux des pays les plus puissants, quand il ne préfère pas les corrompre. Il achète également les médias.
            Ainsi, la démocratie se trouve vidée de toute substance. Certains pensent que ce sont les « maîtres du monde » eux-mêmes qui ont inventé la crise actuelle, pour en tirer des profits encore plus grands et faire passer des mesures drastiquement antipopulaires. En effet, les États, qui lésinent même sur les dépenses les plus importantes pour le bien public, ont su trouver des sommes astronomiques pour sauver les banques et les profits de leurs actionnaires. Face à cette situation scandaleuse, il faut s’engager afin qu’une véritable politique reprenne ses droits et qu’un gouvernement de gauche pose des limites sévères à la finance, défende le travail salarié et fasse revenir le plein-emploi. Il ne reste qu’à trouver des candidats qui sachent fédérer les différentes âmes de la gauche en vue des élections. Mais est-ce si simple ? Est-on sûr que la toute puissance de la finance, et les politiques néolibérales qui la soutiennent, constituent la cause principale des turbulences actuelles ? Et si, au contraire, elles n’étaient que le symptôme d’une crise bien plus profonde, d’une crise de toute la société capitaliste ?
             Ce qui confère leur valeur aux marchandises, c’est le travail qui les crée. Moins il faut de temps pour produire une marchandise, moins elle a de valeur, et moins elle coûte cher. Mais elle donne aussi moins de profit. Les gains de productivité, élément clef du développement capitaliste, ont pour effet paradoxal de diminuer valeur et survaleur de chaque marchandise particulière. Lorsque les mécanismes de compensation – notamment l’augmentation de la production – ne suffisaient plus pour compenser la chute de rentabilité, le capital a commencé à se diriger – surtout à partir des années 1970 – vers le « capital fictif », où le crédit génère d’autres crédits. Cela a encore procuré des profits notables à certains, et a causé des ravages sociaux énormes. Cependant, ce n’en état pas moins une fuite en avant du système capitaliste, et non une expansion. Il est impossible d’éliminer la cause profonde de la crise permanente de la valorisation du capital : le remplacement de la force de travail par les technologies, qui en tant que telles ne créent pas de valeur.
           La spéculation, loin d’être le facteur qui perturbe une économie autrement saine, a permis de continuer pendant les dernières décennies la fiction de la prospérité capitaliste. Sans les béquilles offertes par la financiarisation, la société de marché se serait déjà écroulée, avec ses emplois et aussi sa démocratie. Maintenant, la corde semble sur le point de se rompre définitivement. Le ministre des Finances italien, Giulio Tremonti, l’a exprimé ainsi : « C’est comme dans un jeu vidéo. On abat un monstre, on pense pouvoir se détendre, et voilà qu’apparaît un nouveau monstre encore plus dangereux. » (Cette métaphore permet d’ailleurs de comprendre ce que fait aujourd’hui un ministre de son temps libre.)
            Ce qui se profile derrière les crises financières, c’est l’épuisement des catégories de base du capitalisme : marchandise et argent, travail et valeur. Le capitalisme n’est pas seulement la domination de quelques riches méchants sur les travailleurs. Il consiste essentiellement dans la domination impersonnelle qu’exercent la marchandise et l’argent, le travail et la valeur sur la société toute entière. Ces catégories ont été créées par l’humanité elle-même – mais elle les regarde comme si c’étaient des dieux qui la gouvernent. C’est ce que Karl Marx a appelé le « fétichisme de la marchandise ». Aujourd’hui, tout le monde y participe, même si ce n’est évidemment ni dans le même rôle ni avec les mêmes bénéfices. Face au totalitarisme de la marchandise, on ne peut pas se limiter à crier à l’adresse des spéculateurs et autres gros voleurs : « Rendez-nous notre argent. » Il faut plutôt comprendre le caractère hautement destructif de l’argent, de la marchandise et du travail qui les produit. La demande que le capitalisme s’ « assainisse » pour mieux repartir et devenir plus juste, est illusoire : les cataclysmes actuels ne sont pas dus à une conjuration de la fraction la plus rapace de la classe dominante, mais constituent la conséquence inévitable de problèmes qui font depuis toujours partie de la nature même du capitalisme. La vie à crédit n’était pas une perversion corrigible, mais un dernier sursaut pour le capitalisme – et pour tous ceux qui y vivent.
                Avoir conscience de tout cela évite de tomber dans le piège du populisme qui veut libérer les « travailleurs et les épargnants honnêtes » - considérés comme simples victimes du système – de l’emprise d’un mal personnalisé dans la figure du spéculateur. Sauver le capitalisme en attribuant toutes ses fautes aux agissements d’une minorité internationale de « parasites », on a déjà vu ça. Il est très insuffisant de dire comme le fait Stéphane Hessel dans un entretien dans Le Monde : « L’économie financiarisée est le principal ennemi. »
              La seule alternative est une critique véritable de la société capitaliste dans tous ses aspects (et pas uniquement du néo-libéralisme). Le capitalisme n’est pas identique au seul marché : l’Etat constitue son autre visage, tout en étant structurellement soumis au capital, qui doit lui fournir les indispensables moyens économiques d’intervention. L’Etat ne peut pas être un espace public de la décision souveraine. Mais même en tant que binôme Etat-marché, le capitalisme n’est pas, ou n’est plus, une simple contrainte qui s’impose de l’extérieur à des sujets toujours réfractaires. Le mode de vie qu’il a créé passe depuis longtemps presque partout pour hautement désirable, et sa fin possible pour une catastrophe.
              La pensée de la « décroissance » s’inscrit, en revanche, dans la ligne de ceux qui critiquent les contenus mêmes de la « prospérité » capitaliste. Renoncer à l’attente d’une croissance économique permanente, et par conséquent à celle d’une disponibilité toujours majeure de marchandises, présuppose effectivement de dépasser les bornes d’un « modèle économique alternatif » et d’imaginer la sortie de toute la « civilisation » capitaliste. Mais c’est ici que le bât blesse. La décroissance se veut raisonnable, réformiste, graduelle, possible dans l’immédiat. Elle appelle à la bonne volonté de tout un chacun « décideurs » et « élus » inclus. Ainsi, elle escamote, par calcul ou naïveté, le problème central : le désir obsessionnel de « croissance », même s’il présente effectivement dans nos sociétés les traits d’une croyance religieuse, n’est pas un simple leurre de l’esprit qu’on pourrait guérir avec des bons arguments, sans s’attaquer en même temps à la racine de ce besoin de « croître » en permanence que l’époque moderne, et elle seule, ressent. Cette racine, c’est la transformation incessante de travail en valeur et la nécessité d’augmenter la production globale pour contrecarrer les effets de la diminution de la valeur contenue dans chaque marchandise particulière. La crise écologique en est la conséquence inéluctable. Il ne s’agit donc pas de revendiquer le retour au « plein emploi », qui en vérité n’est ni possible ni souhaitable, ni de « distribuer autrement le travail ». Il faut plutôt en finir avec le fait qu’on ne peut pas vivre sans avoir réussi au préalable de se vendre pour un travail souvent aliénant et inutile, voire nocif.
            
          Si les décroissants ne veulent pas finir, un jour ou l’autre, par donner aux victimes de la furie capitaliste des recettes sur la meilleure manière de vivre « dignement » leur pauvreté, ou par devenir les conseillers de quelques princes écologiquement éclairés, ils doivent envisager la sortie de la société marchande, où l’activité sociale prend la forme de la marchandise et de l’argent, du travail et de la valeur. La voie reste à trouver ; mais on peut déjà dire qu’elle ne passera pas par une appropriation des institutions de l’Etat, à aucun niveau. Elle passera plutôt par un mouvement de désertion par rapport à toutes les formes qui veulent nous faire croire que nous sommes toujours les citoyens d’une démocratie respectable, même quand l’économie marchande nous a déjà transformés en « non rentables » et en « superflus », actuels ou potentiels.
1 Anselm Jappe est l’auteur d’un ouvrage de référence sur Guy Debord. Essai (Denoël), de Les Aventures de la
marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur, Denoël, 2003, de L’avant-garde incappectable. Réflexions
sur Guy Debord (Lignes, 2003), de Les Habits neufs de l’Empire. Réflexions sur Hardt, Ruffin et Negri (Avec
Robert Kurz, Lignes, 2004) et de Crédit à mort. La décomposition du capitalisme et ses critiques (Lignes, 2011).
Anselm Jappe
Paru dans le journal français Le Sarkophage,
n°23, 12 mars-14 mai 2011.
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