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10 Mar

Sur le soulèvement arabe.

Publié par Critique de la valeur

 

Nous publions ici Les deux derniers chapitres du texte de Clément, administrateur du blog Critique de la valeur (Wertkritik).

 

 

Que tout change pour que rien ne change


crise de la modernité et

révolutions du "printemps arabe"

 

 

 

Dans la crise néolibérale du capitalisme…
une révolte arabe des non-rentables


               Du fait des immenses gains de productivité obtenus durant les Trente Glorieuses dans les centres capitalistes européens grâce aux technologies productives, il faut de moins en moins de travail humain pour fabriquer une marchandise, ce qui réduit la valeur (et donc la survaleur) incorporée à chaque marchandise. La crise de la valorisation, des profondeurs de sa logique de base, monte alors jusqu’à la surface de sa visibilité dans la crise des années 1970 (l’arrêt brutal du « miracle économique »). Le capital lancé à vive allure dans la logique folle de la concurrence, perd sa substance sociale (le travail abstrait). Une vaste opération mondiale d’acharnement thérapeutique s’organise alors, opération de la dernière chance que l’on pourrait en effet qualifier de « révolution conservatrice », dans ce sens où comme les antilibéraux et altermondialistes (qui ne visent qu’à prélever sur une valorisation laissée intacte), elle ne cherche qu’a conserver dans le formol le monde existant. C’est que comme une sorte de béquille à cette crise de la valeur, partout se met en place le néolibéralisme, la « deuxième mondialisation » et la financiarisation. Il faut augmenter le taux d’exploitation du surtravail et pour cela délocaliser ou investir dans des pays à bas coûts, tout en ouvrant de nouveaux débouchés aux immenses masses de marchandises que les centres capitalistes produisent désormais nécessairement pour ne pas que la machine sociale de la valorisation ne s’effondre. Le sud du monde doit ouvrir ses frontières et ses marchés. C’est ainsi qu’à la fin des années 1970, le socialisme d’Etat (c’est-à-dire le capitalisme d’Etat) devenu impossible dans ce nouveau cadre de crise car toute politique est fondée sur une saignée sur la valorisation, a laissé logiquement sa place au néolibéralisme des Plans d’Ajustement Structurel (P.A.S.). En Egypte Anouar El-Sadate est l’homme qui met ainsi dehors les experts soviétiques en capitalisme d’Etat et « ouvre » le pays aux marchandises et capitaux étrangers en faisant de l’Egypte l’ami fidèle des Etats-Unis dans la région. Les Etats arabes comme occidentaux, du fait des politiques néolibérales induites nécessairement par la crise du capitalisme, ont alors réduit toute leur voilure sociale, ils « ont abandonné les fonctions qui fondaient [leur] légitimité, à savoir la santé, l’éducation, l’accès aux services publics, à l’eau courante » 13 et se réduisent toujours plus à la gestion sécuritaire c’est-àdire à la répression féroce de la pauvreté, ici en l’occurrence celle de la jeunesse qui marque beaucoup la démographie de ces pays.

 

             Cette dose de cheval de néolibéralisme, « nécessaire » dans le cadre systémique et absurde de l’autocannibalisme capitaliste, a été une catastrophe pour les fragiles économies capitalistes arabes. Dans le monde arabe la seconde modernisation de rattrapage étant inaboutie ou ayant échoué, les secteurs capitalistes de ces pays sont sous-productifs et non-compétitifs au regard du niveau mondial de l’absurde principe de rentabilité auquel désormais il va falloir se soumettre. La mise en concurrence néolibérale des secteurs de production du monde arabe jusqu’alors protégés va donc être très précaire et très défavorable quand ils vont se retrouver face à des productions des centres capitalistes qui ont accès aux technologies de production, ou face à de pays proposant des coûts de production encore plus faibles. La concurrence étrangère rend difficile la constitution d’un secteur agroalimentaire capitaliste local forcément non-compétitif. C’est ainsi qu’aujourd’hui l’Algérie est sous la perfusion alimentaire des importations de marchandises étrangères. La libéralisation commerciale va surtout éliminer les paysans non-rentables qui s’étaient fait les prestataires de travail abstrait. Même les salaires de misère ne permettent pas toujours la compétitivité sur le marché mondial, surtout que le monde arabe reste du fait du conflit israëlopalestinien comme du fait de sociétés déstabilisées par la destruction accélérée des anciens rapports sociaux (d’où le problème de l’islamisme radical et de la tension très anti-américaine), une région du monde où les capitaux étrangers ne sont pas toujours en sécurité. La vague néolibérale (les privatisations, les spéculations foncières, le développement des systèmes bancaires, financiers et boursiers) imposée aux Etats du sud de la Méditerranée a facilité le renforcement des oligarchies locales en place depuis les « indépendances ». Pour assurer les équilibres budgétaires des Etats capitalistes qui sont dans leurs moyens d’action structurellement dépendant de la croissance capitaliste sur laquelle ils opèrent une saignée sous la forme de l’impôt, partout on a vu une forte réduction des dépenses d’investissement publics, pensant qu’ils allaient être compensé par une hausse de l’investissement privé. Pourtant la naissance de ces nouveaux entrepreneurs arabes en fort lien avec le monde européen, ne permet pas d’échapper aux conditions de la concurrence mondialisée qui rendent chaque jour plus difficile l’incorporation de valeur aux marchandises.

            

           La solution possible de « développement » est alors de capter une partie des salaires des classes moyennes bourgeoises européennes pour qu’ils dépensent leur argent dans le tourisme au Maroc, en Tunisie et en Egypte. Mais là encore, la logique de base de la valeur réduit la survaleur par unité de voyage touristique. Les entreprises capitalistes de tourisme plongeaient dans la forme de base de la concurrence, se livrent à une compétition sur les prix, pour détourner vers eux cette masse d’européens solvables. Pour compenser cette baisse de la valeur, une survaleur peut se faire en augmentant l’échelle de ces voyages en créant un tourisme de masse dans des camps touristiques alignés au bord des plages. Pour autant, la crise de 2008 dans le centre capitaliste européen, entraîne une baisse du nombre de ces européens suffisamment solvables pour partir de l’autre côté de la Méditerranée, fragilisant l’essor des zones côtières. L’augmentation du nombre de jeunes entrants sur le marché de la vente de force de travail n’est donc compensé par aucune création d’emplois. Dans les conditions capitalistes de la vie où les secteurs industriels sont non compétitif au niveau mondial, où la crise du secteur agroalimentaire capitaliste est durable, où la crise de la valeur dans les secteurs touristiques et où la crise de 2008 a son effet sur la réduction du flux touristique européen, c’est ainsi que tout est en place pour l’installation au sud de la mer Méditerranée d’un chômage, d’une pauvreté et d’une exaspération de masse. Tant que les dictatures militaires arrivaient à contenter leurs clientèles durant les décennies précédentes, tant que les conditions de reproduction de la vie au travers du mouvement de la valeur n’étaient pas impossibles, elles n’étaient pas encore fragilisées, mais l’accélération de la crise économique pousse les choses à bout. Les dictatures militaires au pouvoir, qui tabassent, torturent et instituent la « terreur légitime », cristallisent alors la haine des peuples. Dans des sociétés capitaliste-marchande arabes où le travail abstrait y fait comme en Occident, le lien social (car les actions et gestes des humains y sont devenus interchangeables), une cocotte minute sociale monte en pression depuis plusieurs années. La force de travail des diplômés-au-chômage est non-rentable, la jeunesse non-qualifiée ne vit que dans la précarité de petits boulots, du secteur informel et des salaires de misère, et les ruraux largement à l’écart des zones côtières où le travail est encore un peu rentable, vivent dans une grande pauvreté qui est l’envers de la structuration d’une société par certaines médiations sociales au travers desquelles les individus se rapportent les uns aux autres. Ces hommes et femmes dans une société où tout est médiatisé par le travail et la valeur qu’il constitue, sont non-rentables donc superflus pour la logique de la valorisation. A tous ces jeunes qualifiés et non qualifiés comme à tous les pauvres des régions rurales laminés par l’évidemment de leur praxis par une forme de vie sociale où tout s’obtient au travers des médiations capitalistes, il ne reste que l’extrême pauvreté pour « vie ». A tous, il ne leur reste que l’envers de cette forme de vie sociale synthétisée par les médiations capitalistes que sont le travail, l’argent, la valeur et le capital : la précarité et la misère.

 

 

Ne courrons plus vers l’effondrement !


               Nous avons à apprendre de ces émeutiers, car en se révoltant contre la force coercitive de tout Etat, cette victoire indique toujours au travers de la libre association des individus, l’horizon possible du « dépérissement de l’Etat » (Marx). L’émeute fait toujours partie de cette création en commun d’une volonté collective qui dépasse la forme politique bourgeoise et capitaliste de « l’Etat démocratique ». Mais la spontanéité de notre rage qui est l’autre face de la vie capitaliste en crise au sein de laquelle nous sommes comme enfermés, doit nous amener à aller au-delà des révolutions de palais et des révolutions politiques ou électorales, comme au-delà de la chasse aux boucs-émissaires et des cadres sociaux propres au capitalisme. Il ne s’agit plus de s’abaisser et perdre du temps comme le feront les syndicats et les partis d’opposition qui viendront au pouvoir, en réclamant une redistribution plus équitable de la richesse sous sa forme marchande. Une pratique critique de ce qui existe sur la base de ce qui existe et qui reste ininterrogé, ne peut déboucher que sur la version du capitalisme interventionniste d’Etat, c’est-à-dire sur le bavardage prétendument démocratique au sujet du degré de prélèvement à faire sur la valorisation délirante et restée ininterrogée (Obama ou MacCain ?, Straus-Kahn ou Sarkozy ? Souleiman ou ElBaradei ?). L’Etat social redistributeur n’existe plus quand le capitalisme est lui-même plongé dans sa logique autodestructrice. Ne courrons plus vers l’effondrement.

                 

             La rage des non-rentables des sociétés arabes comme de tous les pays du monde désormais structurés par la forme de vie capitaliste, ne peut éviter de s’en prendre aux nouvelles formes de rapports sociaux que tous nous subissons des deux côtés de la Méditerranée et qui sont désormais les « conditions sociales muettes » (Marx) de nos vies mutilées. On ne peut plus réclamer des salaires, de l’argent, du travail, le « plein emploi », et des services publics, qui sont les catégories capitalistes de base qui forment le problème et non la solution, mais s’auto-organiser librement et collectivement pour sortir de la forme de vie sociale proprement capitaliste car structurée par des médiations qui n’ont pas toujours existé au coeur des multiples formes de sociétés humaines. C’est à-dire dégager une pratique critique négative qui « critique ce qui existe sur la base de ce qui pourrait exister » 14. Il faut qu’une société d’individus librement associés ne se médiatise plus au travers la production de marchandises et la valorisation de la valeur. L’émancipation sociale se situe ainsi dans le basculement des médiations sociales structurantes de « notre » société capitaliste-marchande (le travail, l’argent, la valeur, le capital, l’Etat politique…) vers d’autres formes de médiations moins fétichistes et moins mutilantes, et cela ne peut se faire que dans le cadre de la grande échelle sociale. Toute révolution qui serait aujourd’hui « politique », ne peut que se poursuivre inlassablement en une révolution des fondements de l’être social sous le capitalisme : pour inventer d’autres médiations sociales, pour trouver un type de « synthèse sociale » autre que celui opéré sous le capitalisme, pour changer la vie sociale pour changer la vie, il nous faut continuer à approfondir et élargir un espace de critique radicale de la forme de vie sociale fétichiste que nous avons.

 

          « Une société libérée du capitalisme et du fétichisme en général serait pour la première fois une société dont l’aspect, la vie et l’activité dépendraient effectivement de sa volonté libre [et non du sujet automate qu’est le capital]. S’il s’agit d’un dépassement qui ne soit pas illusoire du capitalisme, on n’a pas une classe intra-capitaliste [les prolétaires] qui en renverse une autre [l’oligarchie et les bourgeois]. On a une réunion des individus critiques désireux de se débarrasser du ‘‘ sujet automatique ’’ (nonobstant leurs positions respectives au sein du capitalisme) qui se heurte à la partie de la société voulant absolument le conserver (également sans s’occuper de sa position donnée) et trouver son salut dans la concurrence sans scrupule. Le ‘‘ matérialisme ’’ de la question de l’abolition du capitalisme réside dans la manière dont sont assimilées les expériences négatives de la réalité capitaliste – dans un large sens social global – et non pas dans la manière dont les individus se trouvent a priori fixés sur le plan social » 15. Avec et au-delà de Marx et de la pensée de la gauche et de l’extrême-gauche, il nous faut continuer à repenser de fond en comble une théorie critique radicale émancipatrice du capitalisme. La crise des grandes idéologies comme la vacuité de la pensée post-moderne ne nous ont laissé que trop longtemps sans alternatives possibles. Dans l’histoire humaine, il n’en a pas toujours été ainsi, d’autres formes de vie sociale ont été et resteront possibles, au travers d’un réarmement théorique et de l’approfondissement du désir de ce que nous voulons réellement, à nous de les inventer et de les réaliser collectivement.
 

 

          Non-rentables de tous les pays, unissez vous !
 

 

17/02/11
 

 

Clément


 


13 Sophie Pommier, Egypte : l'envers du décor, La découverte, 2008

14 Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale.

15 Robert Kurz, Lire Marx, p367. 

 

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RMN 08/04/2011 15:27



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